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Société

Munoz, le trait d’humour

Publié le 2 janvier 2019

Tout le monde connait ses dessins. Quel est le journal local qui n’a pas fait appel à ses services ? Au-delà de sa production désormais quotidienne, Munoz est un véritable artiste qui a appris à s’adapter à la mentalité et à l’humour local. S’il ne souhaite pas apparaître en photo, il préfère être représenté par ce dessin exclusif pour Hommes de Polynésie à qui il s’est confié.

 

UNE ENFANCE DIFFICILE AU CHILI

Danilo Munoz est né au Chili. Ses parents habitaient dans la banlieue de Santiago. Son enfance a été marquée par le coup d’état du Général Pinochet en 1973, et les évènements violents qui en ont découlé. Il garde en mémoire le bruit plus ou moins lointain et impressionnant des tirs de mitraillettes. Une ambiance angoissante pour une famille qui était plutôt pro-Allende, sa grand-mère faisant d’ailleurs disparaître à la hâte toute trace de son soutien au président renversé.

je me souviens des tickets de rationnement”

Une enfance dont Danilo garde aussi le souvenir des interminables files d’attente en famille, pour obtenir, à l’aide de tickets de rationnement, des produits de première nécessité, du pain, de la farine… Il se souvient surtout des jours où sa maman partait faire de l’auto-stop sur la route pendant plusieurs jours, chargée d’un sac de linge, qu’elle allait échanger contre des vivres, et de son angoisse en attendant son retour…

« le destin met la Polynésie sur la route familiale »

Quelques années plus tard, la maman de Danilo part pour 6 mois à Tahiti où elle a trouvé un travail consistant à accueillir les touristes de la compagnie Lan Chile. Durant cette période, elle rencontre un français qui deviendra son beau-père. Elle s’installe avec lui définitivement et revient au Chili pour chercher son fils.

C’est ainsi que le 10 février 1977, Danilo, âgé de 11 ans, pose le pied pour la première fois à Tahiti. Car, pour l’anecdote, Danilo est né le 4 juillet 1966, deux jours après le premier essai nucléaire à Mururoa.

« je débarque dans un pays étranger, je ne parle pas français »

Le jeune Danilo ne parle pas un mot de français, et, en outre, il ne sait pas nager… C’est à l’école, à Paea, qu’il apprend le français, aidé par son beau-père Petit à petit, il mémorise les mots et les expressions. Et deux jours après avoir appris à dire « au secours ! », sa maman fait un malaise dans le lagon de Paea, et il met aussitôt en pratique cette nouvelle expression, en la tirant hors de l’eau.

L’ÉCOLE AVEC UN HANDICAP DE TROIS CLASSES

Danilo rentre dans le circuit scolaire mais on lui impose un retard de trois classes. Il est ainsi l’aîné de la classe. Petit à petit il se familiarise avec la langue française jusqu’à la pratiquer couramment. Il est au collège de Faa’a jusqu’à la classe de 3ème, puis s’oriente vers un BEP froid et climatisation au Taaone, avec un bac pro électro-technique.

Sa motivation a un peu chuté au fil des années scolaires. On le retrouve bientôt au fond de la classe…

« pour tuer le temps pendant les cours, je dessine… »

et tel un élève qui s’ennuie, il est distrait et s’occupe en gribouillant et dessinant sur des feuilles et des cahiers. Il s’amuse à croquer ses camarades au plus grand plaisir de ses copains. Et c’est un prof de philo, qui, au lieu de le sanctionner pour ne pas suivre ses cours, l’encourage et lui propose même de faire une galerie de portraits des profs, en vue d’affiches pour la journée portes ouvertes du lycée.

«  un jour je découvre Gotlib, et c’est la révélation ! »

Vers 14 ans, il a un choc… un soir qu’il garde des enfants pour un baby-sitting, il est attiré par des livres de B.D. Et c’est là qu’il découvre celui qui sera son maître, son idole et sa référence professionnelle : Marcel Gotlib, génial auteur de B.D. cultes : Gai-Luron, Hamster Jovial, Pervers Pépère, Rhâââ Lovely et autres Rha Gnagna… 

L’humour iconoclaste du père de Gai-Luron lui tape dans l’œil et il s’en inspirera toute sa vie. Localement, c’est une visite avec ses parents chez Jean-Paul Lieby. Naturellement très doué pour le dessin, Danilo échoue au Bac et se demande quel boulot faire pour rentrer dans la vie active.

PREMIER BOULOT : DESSINATEUR DANS UN BUREAU D’ÉTUDES

C’est bien dans le dessin qu’il trouve son premier emploi, mais pas dans la bande dessinée : dans un bureau d’études, chargé de dessiner des plans de circuits de climatisation. Danilo doute beaucoup de lui-même, mais il s’éclate, concevant ses dessins, y compris les visions en 3D à la main, sans l’aide de logiciels qui n’existaient pas encore.

S’il y a un mot que Munoz (appelons-le désormais par son nom d’artiste…) utilise souvent c’est « délire », qui résume ses envies de fantaisie empruntées à l’univers de Gotlib. Et dans ce contexte sérieux et technique, il concrétise ce délire dans un panneau d’affichage au sein de l’entreprise où il multiplie les caricatures, qu’il a également plaisir à faire dès qu’il y a un pot de départ.

« je participe à un concours de dessin »

Il entend parler d’un concours de dessins sur le thème « je consomme local ». Dans le jury, une star locale du dessin : P’tit Louis…Et Munoz y va au culot… avec un dessin osé où la notion de consommer local est représenté par une consommation de beaux tane polynésiens musclés… Un « délire », comme il dit, payant puisqu’il gagne le concours, et remporte un voyage en Nouvelle-Zélande, pays qu’il apprendra à aimer.

L’ÂGE D’OR DE LA PRESSE À TAHITI

En ce temps-là, dans les années 90, la presse locale multipliait les parutions qui duraient plus ou moins longtemps. Munoz se dit qu’il pourrait proposer ses dessins à l’un des journaux et son choix se porte sur L’Écho de Tahiti dans lequel œuvrait notamment le regretté Jean-Marc Pambrun.

Munoz est un jeune dessinateur fougueux, qui, donc, aime « délirer ». Cette première expérience lui apprendra les limites à ne pas dépasser, et se souvient d’un homme politique local, vexé par un dessin qui le caricaturait, et qui avait voulu lui régler son compte, ce qui n’arrivera pas. Après cette alerte, il essaiera de prendre du recul et tempérer son côté naturel délirant. Il apprendra aussi à dessiner dans l’urgence, quand il fallait fournir un dessin en catastrophe la veille du bouclage.

« en 1995, c’était la reprise des essais nucléaires… »

L’Écho a fini par fermer. Entre temps, il y a eu les émeutes de 1995 suite à la reprise des essais nucléaires. Et ce fut une source d’inspiration pour notre dessinateur, mais également le début de son intérêt pour l’Histoire contemporaine de la Polynésie et pour la politique.

Période de transition pendant laquelle il dessine pour La Tribune, autre publication qui ne fera pas de vieux os, et pour le magazine Tahiti Business de Marc Ramel et Enzo Rizzo.

« nouveau défi : dessiner à la télé dans une émission en direct »

C’est aussi l’époque de Telefenua de Loïc Brigato, qui organise des débats en direct pour ses abonnés, dans l’émission Carton Rouge, où Munoz est chargé de dessiner en direct, en fonction de l’évolution du débat. Il renouvellera l’expérience avec Claude Ruben, sur TNTV.

Avant de collaborer avec le journal To’ere de Claude Marere, Munoz participera aussi au téléthon où il dessine pendant 12 heures d’affilée : les 500 fcp payés pour chaque dessin vont dans l’escarcelle du téléthon. Au titre des expériences multiples, Munoz dessine aussi pour illustrer des textes en tahitien de John Mairai.

« J’apprends à maîtriser l’humour local »

Au fil des expériences, Munoz comprend les fonctionnements de l’humour local, un humour de la rue, très premier degré, au pays de la bringue et de la bonne humeur. L’humour provocateur et iconoclaste de Gotlib reste son plaisir, mais n’est pas adapté au public polynésien, qu’il ne veut pas choquer ou provoquer. Le second degré est à manier avec prudence, comme un explosif. Il apprend à être plus subtil, et à ne jamais verser dans la méchanceté et l’agressivité.

« je réalise un rêve : monter mon propre journal »

Avec la rencontre de Luc Robert, il crée son propre journal : Le Torchon de Tahiti, publication modeste et gratuite de 8 pages, auto financée, distribuée dans quelques lieux de Papeete et tirée à la photocopieuse. C’est la liberté totale : Munoz au dessin, Luc au texte, et les deux compères se font plaisir. Un Torchon qui existera pendant deux ans de 2004 à 2006.

7 ANS AUX NOUVELLES

La créativité démange Munoz qui décide d’envoyer un dessin à Muriel Pontarrolo des Nouvelles. Une collaboration qui commence en 2007 et durera sept ans, avec un dessin par jour pendant six jours, donc un rythme très soutenu.

Mais Munoz regrette de ne pas avoir de retour sur son travail qui est pourtant très regardé. Les avis instantanés sur les réseaux sociaux ne sont pas encore répandus comme aujourd’hui. Il en profite pour affiner son trait et apprendre à faire passer plus de subtilité dans ses dessins.

C’est là qu’apparaissent ses petits personnages fétiches : le margouillat et l’escargot, hommage à son ami Luc Robert, disparu entre temps, et clin d’oeil aux petites créatures des dessins de Gotlib.

« quand je ne dessine pas pour les journaux, je peins à la manière du tapa »

Aspect méconnu de l’œuvre de Munoz : il réalise des gravures à l’encre de Chine, représentant des cartes de Polynésie et des motifs en noir et blanc, qu’il peint ensuite avec une teinture et du café pour obtenir un effet tapa, et qu’il vend dans les curios. Un travail en collaboration avec son épouse, Cécile.

Après la fermeture des Nouvelles, Munoz se rapproche de Tahiti-Infos, dans sa version en ligne au départ, puis dans sa version papier avec les dessins quotidiens que nous apprécions aujourd’hui. Il tient également une page mensuelle dans Tahiti Pacifique.

Et comme si ce n’était pas suffisant, il signe aussi la BD des aventures de Vik’ura, la perruche multicolore de Rimatara, rendue célèbre par David Proia. Des planches de dessins que l’on trouve dans la magazine d’Air Tahiti.

Depuis deux ans, il participe à des séminaires d’entreprise dans lesquels il dessine en direct sur format A3, pour apporter un peu d’humour et de légèreté dans la thématique du débat. Enfin, il est sollicité pour des commandes ponctuelles comme l’illustration de l’agenda 2018 de l’Assemblée de Polynésie, ou des campagnes de la sécurité routière.

Munoz, un artiste complet (même s’il se définit plutôt comme un artisan), qui, en plus de son travail à EDT, vit sa passion et ses « délires », qui adore la Polynésie, sa terre d’adoption. Il conclut d’ailleurs notre entretien par ces mots « je me sens plus d’ici que d’ailleurs »…

Laurent Lachiver
Rédacteur web

© Illustrations : Munoz

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