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Portrait

Steve, libérer la parole - Hommes de Polynésie
reo tahiti

Avec Steve, libérer la parole

Publié le 15 février 2018

De père chinois et de mère tahitienne, Steve Chailloux est le spécialiste du reo tahiti1 de l’émission E REO TŌ’U diffusée sur TNTV. Professeur de tahitien en charge du certificat universitaire de langues et civilisation tahitienne, assistant parlementaire, chargé de revalorisation du patrimoine culturel à la mairie de Faa’a, collaborateur à l’assemblée de Polynésie française, c’est un homme très occupé. Hommes de Polynésie est allé à la rencontre de ce polynésien aux multiples casquettes qui est revenu au pays « non pas pour flemmarder, mais pour bosser ». Chemise à fleur locale et chapeau en pae’ore2, Steve se dévoile.

UN PARCOURS AUDACIEUX

On dit que « l’audace a du génie, du pouvoir, de la magie.» À écouter le parcours de Steve, force est de constater qu’il n’en est pas dépourvu.

Il obtient son bac, puis un DEUG de Tahitien et une licence de sociologie à Tahiti. En France, il poursuit en Master de sociologie, d’anthropologie et d’histoire. Durant sa deuxième année de Master, il apprend que l’université de Hawaii recrute un professeur de tahitien permanent. À tout juste 25 ans, Steve ne fait ni une ni deux et s’envole pour Honolulu.

« J’étais étudiant chercheur. Ça a été ma première expérience professionnelle et première expérience d’enseignement. Plus jeune, je n’ai jamais nourri l’ambition de partir à l’étranger et de travailler. »

Pour lui, c’est un véritable challenge d’enseigner en anglais, mais la difficulté le stimule.

« Au départ, quand j’ai vu cette proposition, cela ne m’avait pas altéré parce que le tahitien est ma langue maternelle. Mais au-delà de l’étude de la langue pour la langue, ce qui m’intéresse, ce sont les gens qui parlent la langue. »

© TNTV

Ne connaissant pas Hawaii, et sans lien particulier avec le monde américain, il postule en se disant que c’est une opportunité de faire de belles expériences.

Aujourd’hui, à 32 ans, il ajoute :

« J’ai appris à mieux connaitre le pacifique. Les Polynésiens aujourd’hui ne connaissent que les shopping center autour de Hawaii et le casino de Auckland. Je caricature mais c’est un peu ça. Il n’y a plus de relation avec les peuples maori de Nouvelle Zélande, on ne va pas assez vivre avec les gens dans la culture des autres. »

LA RICHESSE DES POLYNÉSIENS

Être au contact de la diversité culturelle océanienne, lui fait prendre conscience de la richesse des Polynésiens, de leur identité bien particulière. Les valeurs de générosité, de solidarité, de don de soi, de courage des Polynésiens lui sautent aux yeux.

Mais au fenua4, il a tout de même l’impression que l’on a tendance à noircir le tableau en ce qui concerne la disparition de notre culture.

« Les Hawaïens, ils n’ont que de l’admiration envers nous. Quand on dit que la langue tahitienne est foutue, à Hawaï, la langue a quasiment disparue, on ne parle hawaïen que sur les bancs de l’université. Ce qui n’est pas le cas ici. “

Vivant à cheval entre les deux îles, il se rend compte que les Hawaïens voient les Polynésiens de Polynésie française comme un peuple qui a su préserver un maximum de sa culture autochtone. Pas uniquement le folklore, mais la joie de vivre aussi et une mentalité particulière.

UNE CERTAINE VISION DE LA LANGUE

« J’avais une vision assez puriste de la langue. J’étais assez dur. J’ai mis de l’eau dans mon vin, je me rends compte que la langue doit être appréhendée à l’aune des complexes. Je suis beaucoup moins sévère aujourd’hui. »

Même si sa vision des choses a évolué entre son arrivée à Hawaï et son retour en Polynésie le 29 mai 2017, Steve a l’impression que l’on a développé une certaine allergie par rapport à notre parler local.

« Dans cette ambition de faire soit des francophones, soit des locuteurs de reo tahiti , on a développé une allergie du parler « kaina5 ». »

© TNTV

Les Hawaïens ont développé leur propre pidgin, autrement dit leur propre parler local. C’est une langue de communication pour eux sans aucun complexe, comme peut l’être le créole des antillais ou des réunionnais. Il y a même des cours de pidgin à l’université de Hawaï.

En Polynésie, parler « kaina » revêt une connotation négative. Selon Steve, les français, puristes, ont la vision d’une belle langue et souvent, on peut nous reprendre si l’on commet des fautes à l’oral. Ce qui n’est pas le cas lorsque l’on parle anglais. Cette façon de voir les choses et de faire nous aurait donné des complexes linguistiques.

L’ART ORATOIRE SURVALORISÉ

Pour Steve, les gens n’osent pas s’exprimer en tahitien. Il me raconte une anecdote qui l’a marquée en 2013. Alors qu’il assistait à la cérémonie de la marche sur le feu, un jeune garçon de 16 ans a fait la cérémonie dans un tahitien impeccable, deux heures durant. À la fin de la cérémonie, une meute de journalistes lui pose des questions. Et là, dans un français approximatif, il exprime son « pidgin ». On lui demande alors de s’exprimer en tahitien. Le jeune garçon répond alors : « Ah non, je ne parle pas tahitien ! »

« Parler en tahitien, particulièrement en public, c’est tout un art, on est dans la performance oratoire, moins sur le fond du message. Disons que la rhétorique, l’éloquence etc. sont très importantes lorsque l’on est amené à s’exprimer en reo tahiti, plus que lorsque l’on doit parler en français.” 

© TNTV

Selon Steve, si le ‘ōrero6 est si développé, c’est parce qu’ici on donne une importance extrême à l’art oratoire, à l’éloquence, à la fluidité, à l’utilisation de métaphores culturelles adaptées. Or, la performance oratoire conditionne souvent la recevabilité ou non du fond du message que l’on désire exprimer.

« Donc ce jeune garçon s’est senti incapable de respecter cette charte d’éloquence. Je ne peux respecter les normes d’éloquence, par mesure de protection, je ne parle pas tahitien. Si ma performance est médiocre, automatiquement je subirai des moqueries et des remontrances. »

Steve me fait remarquer qu’à la fin des entretiens qu’il passe à la télévision, on le félicite sur sa performance oratoire, alors qu’on ne le fait pas en français : « Mais Steve tu parles très bien tahitien ! ».

« Je pense que c’est mauvais. Je pense que dans une société équilibrée il y a forcément des orateurs, mais aussi de simples locuteurs. Je ne suis pas dans le charismatique, dans l’art oratoire, quand on communique à la maison, c’est de la pure communication. »

Steve veut libérer la parole, pour que le plus grand nombre puisse s’exprimer en tahitien sans « ha’amā7 », ni moqueries.

 

« Soyons plus indulgent vis-à-vis de nous-même, développons sur nous un regard rempli de bonté. Nous sommes un peuple brave, un peuple courageux. »

1 Tahitien, langue tahitienne.
2 Pandanus.
3 Extrait d’une citation de Goethe : « Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le. L’audace a du génie, du pouvoir, de la magie. »
4 Pays. Ici, Polynésie française.
5 Parler local
6 Discours, allocution.
7 La honte

Tehina de la Motte
Rédactrice web

© Photos : Hommes de Polynésie

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